Présentation

Le cinéaste, la critique et le public Mises en scène et «Interprétations scéniques»  Créateur d'un genre nouveau

 

«Seul Zeffirelli est capable de créer au cinéma l’équivalent des fresques de la Renaissance. Au-delà des splendeurs de l’illustration, il y a chez Franco Zeffirelli cette intelligence latine, aiguë et subtile d’une époque vivante et non pas empaillée, telle qu’on nous la présente dans les manuels scolaires.» (Henry Chapier in Combat - 26 septembre 1968)

Il n'est peut-être aucun autre domaine culturel où il se trouve autant d'esprits étroits que  dans celui de la critique cinématographique et théâtrale, - autant d'esprits à ce point incapables de sortir des sentiers battus qu'ils se sont eux-mêmes tracés et ne cessent de parcourir; à telle enseigne, d'ailleurs, qu'on peut aisément deviner à l'avance le type d'accueil qui sera réservé à tel film de tel cinéaste, dans tel journal ou telle revue. Qui ne sait - a priori - quel film et/ou quel cinéaste sera célébré ou, inversement, descendu en flamme, dans les colonnes des Cahiers du cinéma, de Télérama, de Positif ou de Première?...

Rares sont en outre les cinéastes, y compris parmi les plus grands, qui n'ont pas été victimes un jour ou l'autre de l'humeur malveillante de la critique... De l'immense David Lean à Stanley Kubrick, en passant par John Boorman, Régis Wargnier, Werner Herzog... aucun n'y a échappé, à l'occasion de la sortie de l'un ou l'autre de ses films. 

Aucun, cependant, de manière aussi systématique que Franco Zeffirelli.

Il ne saurait être ici question, bien entendu, de contester à quiconque le droit d'apprécier ou non les films d'un cinéaste, pour des motifs thématiques ou esthétiques. Il s'agit de contester à ceux qui ont le privilège de pouvoir s'exprimer dans les médias le droit de répandre leur bile, avec parfois une méchanceté qui frôle l'hystérie, à l'encontre d'un cinéaste qui a le tort de leur déplaire, sans que ne soit avancé  l'ombre d'un argument réfléchi. Si un film ou un cinéaste leur déplaît, c'est que le film ou le cinéaste est mauvais. Point, à la ligne. Jamais ils n'en viennent à se demander si ce n'est pas leur propre capacité à comprendre le film et/ou le cinéaste qui est défaillante... Bel exemple de subjectivité se haussant avec une frauduleuse autorité au niveau d'une apparente objectivité. Ce qui, somme toute, ne serait pas bien grave si, à force de se montrer agressifs, vindicatifs et injustes, les critiques n'en venaient parfois à faire douter les artistes d'eux-mêmes. Le cas de David Lean, avec son film La Fille de Ryan, est à cet égard très significatif, le cinéaste ayant renoncé à tourner durant plus d'une dizaine d'années, tant il avait été blessé par la violence des critiques qu'avait suscité son film, pourtant magnifique. On pourrait aussi rappeler quelques-uns des jugements assassins dont ont été victimes en leur temps des films aussi extraordinaires que 2001, L'Odyssée de l'espace, Barry Lyndon ou, plus récemment Eyes Wide Shut ou Est-Ouest de Régis Wargnier...

En ce qui concerne Franco Zeffirelli, plus que la méchanceté, c'est le mépris  qui semble être de rigueur, en France, du moins. 

Le lexique employé d'ordinaire pour rendre compte de ses films ne varie guère depuis des années : kitsch, goût démesuré pour les décors, pompiérisme, recherche forcenée de la belle image, etc... Et lorsque de toute évidence aucun de ces qualificatifs ne convient pour rendre compte d'un film de Zeffirelli, alors l'austérité - qui serait louée chez tout autre réalisateur - se transforme subitement en défaut, comme on a pu le lire lors de la sortie de son adaptation d'Hamlet

Le paradoxe, c'est que bien évidemment il y a un hiatus entre l'appréciation systématiquement négative que portent ces messieurs-dames sur les films de Franco Zeffirelli, en France, et l'accueil que leur réserve volontiers le public, à l'étranger. Ainsi s'étonnait-on, dans les colonnes du magazine Première (été 99), du joli succès remporté outre-Atlantique par Tea with Mussolini... Sachant ce que l'on vient de rappeler, il est évident qu'un tel succès est proprement incompréhensible aux yeux de la critique... 

Mais, plus grave encore, peut-être, est cette sorte de routine intellectuelle qui installe  la répétition infinie des mêmes poncifs dans le commentaire. A lire ou à écouter certains critiques, les films de Zeffirelli pourraient en somme se résumer à des décors sur du vide. La seule idée que le parcours cinématographique de Zeffirelli soit porteur d'une réflexion cohérente, extrêmement fine, se construisant autour de thèmes récurrents, de partis pris esthétiques, d'une mise en scène spécifique et originale des personnages dans leur environnement, échappe totalement aux commentateurs critiques de ses films. L'indigence du propos qui a accueilli la sortie de Storia di una capinera ("Mémoire d'un sourire"), fut à cet égard très significatif. En dépit de la richesse thématique du film, de sa beauté, de l'intensité avec laquelle étaient traitées certaines scènes, la critique n'eût rien à en dire. Nous espérons donc que ce site contribuera à inciter le spectateur à aller au-delà des apparences, des poncifs, et des idées reçues simplistes véhiculées par une critique qui réagit bien davantage en fonction de conventions pré-établis et de schémas réducteurs, qu'avec un regard curieux et un esprit réellement ouvert.

Il est vrai que dans le domaine des mises en scène de théâtre et d'opéra - domaine où excelle Franco Zeffirelli depuis des années -, le fossé qui sépare la critique du public est plus phénoménale encore...

 

Voir : Filmographie - Moments d'une carrière

Faut-il ici parler d'une certaine forme d'«exception culturelle», en ce qui concerne la France  ? - une exception au terme de laquelle ce qui se ferait sur nos scènes théâtrales et lyriques serait d'une qualité artistique incomparable, en regard de ce qui se fait ailleurs? Car si la critique théâtrale et lyrique française affecte volontiers -  avec davantage de hargne, si possible, que la critique cinématographique - de mépriser les productions de Franco Zeffirelli, partout ailleurs, où celles-ci sont présentées, que ce soit aux États-Unis, en Italie, en Israël ou au Japon, elles y sont accueillies avec ferveur et admiration, leurs qualités y étant reconnues et célébrées.

Il est vrai que Zeffirelli, privilégiant dans ses mises en scène l'émotion et la beauté esthétique du spectacle, ne donne pas dans «l'interprétation scénique» - cette espèce de gangrène qui s'est répandue depuis une bonne vingtaine d'années dans les Théâtres et Opéras, principalement en France et en Allemagne, et qui s'apparente en tout point à une véritable dictature exercée sur le public par les metteurs en scène. Ceux-ci, en effet, s'arrogeant pour eux seuls le droit d'interpréter l'œuvre qu'ils portent sur scène, imposent de la sorte  leurs «lectures» à l'ensemble des spectateurs, alors que chacun devrait pouvoir être libre d'interpréter à sa guise l'œuvre qui lui est présentée sur scène... Car, comme l'affirmait le grand acteur et metteur en scène allemand Gustav Gründgens : «Mettre en scène une oeuvre, c'est s'en imprégner dans l'esprit de son auteur.» Et il conseillait : «Représentez la volonté de l'auteur et non la vôtre»; ceci, avant de conclure : «Un metteur en scène n'a pas d'opinion à avoir sur une oeuvre, mais il doit mettre en scène et réaliser celle de l'auteur. S'il y réussit, ce ne sera déjà pas si mal.»

Sans doute, les choix d'ordre esthétique de Franco Zeffirelli, lorsqu'il s'agit pour lui de porter sur scène telle oeuvre de Verdi, de Puccini, de Shakespeare, de Musset, de Schiller ou de Pirandello...  ne sont-ils pas les seuls possibles; mais assister à La Traviata, à La Tosca, à Beaucoup de bruit pour rien, à Lorenzaccio, à Marie Stuart ou à Chacun à sa manière... dans une mise en scène de Franco Zeffirelli, c'est être assuré, en premier lieu, d'assister à l'œuvre en elle-même, non à son «interprétation scénique», - dans un cadre, certes, bien souvent somptueux... Mais, pourquoi donc, la profondeur d'une oeuvre devrait-elle être nécessairement rendue par cette sorte de misérabilisme visuel qu'affectionnent volontiers ces metteurs en scène de l'heure actuelle qui remportent généralement tant de louanges de la part des critiques ?

Franco Zeffirelli est en outre le créateur d'un genre nouveau : le «film-opéra», voire le «film-théâtre». On ne saurait en effet considérer ses adaptations cinématographiques d'œuvres de Shakespeare ou de Verdi comme des pièces de théâtre ou des opéras simplement filmés. D'où, là encore, malentendus; car il est bien évident que pour celles et ceux qui affectent d'être des  "puristes", les adaptations en question ne sauraient constituer tout au plus que des trahisons.

Or, la démarche de Zeffirelli, lorsqu'il s'est agi pour lui de porter à l'écran La Mégère apprivoisée, Roméo et Juliette, La Traviata, Hamlet ou Otello a consisté avant tout à adapter des oeuvres par essence peu populaires de nos jours, à un format - le film de cinéma - qui est le vecteur d'un art éminemment populaire. D'où la nécessité de choix et de coupures, afin que l'œuvre théâtrale ou lyrique puisse entrer dans le cadre imposé par les contraintes propres au cinéma. Or, prises en elles-mêmes, chacune des adaptations cinématographiques des pièces de Shakespeare ou des opéras de Verdi, que Franco Zeffirelli a réalisées au cours de ces trente dernières années, constituent de très grandes réussites qui, chacune à sa façon, ont fait date, sans prendre une ride avec les années. En outre, combien sont ainsi redevables à Franco Zeffirelli d'être devenus par la suite de fervents aficionados de Shakespeare ou de Verdi ?... Et quelle qualité plus prestigieuse peut être reconnue à un metteur en scène que celle de servir, en les popularisant, les auteurs dont il a donné à voir les oeuvres ?

 © Philippe Hemsen